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QUAND LA GRÂCE ENGENDRE LES LARMES

Réflexions à propos de deux films:
Il était une fois en Anatolie, de Nuri Bilge Ceylan
et: Le Plaisir, de Max Ophüls.

Perdus dans la masse des films formatés pour le succès, largement diffusés et bénéficiant d’un grand renfort de publicité, il en est d’autres qui, bien que leur étant supérieurs sur tous les plans, risquent de passer inaperçus. C’est le cas de "Il était une fois en Anatolie", du turc Nuri Bilge Ceylan (grand prix au dernier festival de Cannes, ex aequo avec les frères Dardenne).

Ce film raconte l’errance, durant toute une nuit, d’une équipe de police et de deux malfaiteurs dont l’un est soupçonné d’avoir tué un homme et de l’avoir enfoui quelque part, en pleine campagne, l’autre étant son complice. Il s’agit donc de retrouver le corps de l’homme assassiné, mais le supposé coupable est incapable de se souvenir de l’endroit précis où il a commis son forfait. Il faudra toute une nuit de recherches avant de le découvrir.

Le film tout entier est passionnant, mais si j’en parle, c’est aussi et surtout à cause d’une scène particulière, qui se situe à peu près au milieu du récit et que je ne peux qualifier que de sublime. Après avoir erré durant une bonne partie de la nuit, les protagonistes, fatigués, décident de prendre un peu de repos dans un village. Ils sont accueillis chaleureusement dans la maison du maire. On s’installe, les uns dorment, les autres mangent, lorsque survient une panne d’électricité. Le maire s’agite et hèle sa fille, lui demandant d’apporter une lampe et des boissons pour ses hôtes.

Survient alors la fille en question, portant sur un plateau une lampe et du thé. C’est comme si l’on entrait dans un tableau de Georges de la Tour. La fille va d’un personnage à l’autre, éclairant la scène avec la lumière diffuse de sa lampe et offrant le thé. Chacun la regarde et est sidéré par sa beauté. Mais c’est plus que de la beauté, c’est comme la grâce personnifiée qui les scrute et les sonde. Enfin, elle arrive devant l’assassin. Lui aussi lève les yeux vers elle et, saisi par tant de grâce, se met à pleurer. A cet instant précis, il a pris conscience de sa terrible faute, il est convaincu de sa propre misère.

Peut-être faut-il remonter jusqu’à 1952 pour trouver au cinéma une scène analogue. Cette année-là paraît sur les écrans un film de Max Ophüls, "Le Plaisir". Ophüls adapte trois nouvelles de Maupassant, dont "La Maison Tellier", maison qui n’est autre qu’un lieu de plaisir. Or voilà qu’un soir, ô surprise, ladite maison est close, vidée de ses occupantes. On apprend plus tard que la tenancière a été invitée à la Première Communion d’une de ses nièces et qu’elle s’y est rendue en emmenant avec elle toutes les filles de la maison Tellier! Plus tard encore, les voici donc toutes réunies dans l’église d’un village normand, accueillant avec l’assemblée les Premiers Communiants, vêtus de leurs plus beaux habits et tenant un cierge allumé. Tant de grâce et de pureté émanent d’eux qu’une des filles de la maison Tellier éclate en sanglots, bientôt suivie par toutes les autres filles, puis par l’assemblée tout entière. Car si les filles de la maison Tellier ont sans nul doute la conscience entachée, on peut supposer que les villageois ont eux aussi bien des choses à se reprocher.

Qu’elle prenne l’aspect d’une jeune fille ou de Premiers Communiants, dans tous les cas la grâce oblige à se voir tel que l’on est, avec son poids de misère et de péché. Nuri Bilge Ceylan, qui est turc, n’a sans doute pas pensé à l’évangile en imaginant son film, et Max Ophüls peut-être pas davantage. Mais rien n’interdit au chrétien de songer à d’autres larmes, celles de Pierre qui, lorsque le jour commence à poindre et que le coq fait entendre son chant, se remémore son triple reniement et les paroles de Jésus, et se retire pour pleurer.



QUAND LA GRÂCE ENGENDRE LES LARMES
Réflexions à propos de deux films :
"Il était une fois en Anatolie", de Nuri Bilge Ceylan
et : "Le Plaisir", de Max Ophüls.


par Luc Schweitzer, ss.cc


HABEMUS PAPAM

Un film de Nanni Moretti

>> Manifestement, ce qui intéresse Nanni Moretti, dans la plupart de ses films, ce sont les situations de crise, les êtres en proie au doute, aux questionnements, conscients de leur propre fragilité.

Le cri qui s’échappe de la bouche du cardinal Melville (alias Michel Piccoli) au début d’"Habemus Papam", ce cri, d’une certaine façon, est présent dans tous les films de Moretti. Déjà, en 1985, dans "La messe est finie", il nous brossait le portrait d’un prêtre désemparé, contraint de constater que son idéalisme s’accordait fort mal avec les réalités parfois triviales des êtres qu’il côtoyait. Et rappelons-nous le bouleversant "La chambre du fils" (Palme d’Or à Cannes en 2001) où il était question d’une famille se disloquant suite à la mort d’un enfant.

Dans "Habemus Papam", Nanni Moretti persiste donc à creuser le sillon de son sujet de prédilection. Le cardinal Melville, le nouvel élu, se refuse à paraître, à se montrer à la foule, à jouer le rôle pour lequel on l’a désigné mais qu’il se sent incapable d’assumer, celui de Pape. La scène est toute prête, mais l’acteur principal fait défaut. J’emploie à dessein des termes ayant un rapport avec le théâtre, car le film tout entier est empreint de cette thématique. Ce n’est pas un hasard si, le cardinal Melville ayant réussi à prendre la poudre d’escampette, il finit, après avoir erré dans Rome, par croiser la route d’une troupe de théâtre s’apprêtant à monter une pièce de Tchekhov. Tout est théâtralité, tout est apparence, semble nous dire Moretti, à tel point que, le nouveau Pape ayant disparu, on décide de faire comme s’il était toujours présent: et c’est un garde suisse qui est chargé de jouer le rôle du Pape, de déambuler derrière les rideaux tirés de ses appartements afin de faire croire qu’il est bien là.

Nous sommes bien sûr dans le registre de la comédie, ce qui ne va pas sans un certain pourcentage de caricature. Acceptons cela et rions de bon cœur! Le film tout entier est d’une irrésistible drôlerie. Les cardinaux, réunis en conclave, ressemblent à des écoliers. L’entrevue du psychanalyste auquel on fait appel et du Pape défaillant est également très cocasse. On n’en finirait pas d’énumérer toutes les scènes hilarantes de ce film.

Il s’agit donc d’une farce, mais d’une farce qui sait aussi sonder le cœur d’un homme déboussolé, perdu, errant, d’un homme qui rêvait, lorsqu’il était enfant, d’être acteur, mais qui, une fois élu Pape, ne sait plus son texte. Dans ce rôle qui lui va comme un gant, Michel Piccoli est bouleversant.

Ne demandons donc pas à ce film autre chose que ce qu’il peut ou veut montrer. Certains déploreront peut-être l’absence de toute mention de la foi, sans même parler de la grâce! Grincera-t-on des dents parce qu’on ne voit jamais les cardinaux en prière (sauf pendant le conclave pour supplier le Seigneur de n’être pas élu!)? Mais Moretti ne serait-il pas malhonnête s’il parlait de la foi, alors qu’il se présente lui-même comme étant incroyant? Son propos cependant n’est manifestement pas de se moquer de l’Eglise. Ce qu’il nous montre pourrait s’appliquer aussi bien au monde de la politique, par exemple.

"Habemus Papam" est donc, à mes yeux, à la fois une excellente comédie et le portrait touchant d’un homme qui se refuse à jouer le rôle pour lequel on l’a désigné. Ne nous offusquons pas parce que la scène choisie par Moretti est celle du Vatican. Il faut avouer d’ailleurs qu’elle se prête fort bien au propos du film!


"Habemus Papam"
un film de Nanni Moretti
Long-métrage français, italien – Sortie: 07/09/2011


par Luc Schweitzer, ss.cc




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